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Il est 13 H, nous avons rendez vous avec Vincent Travaden, le cordonnier de la place Alsace Lorraine à Lorient.

La chance nous sourit ! En effet, il n’y a pas de voiture devant la jolie devanture. Nous prenons le premier cliché de Vincent  devant son commerce.

Les premiers pas vers ce métier.

Comment devient-on cordonnier?

Vincent nous raconte son parcours scolaire et professionnel.

Il se décrit comme un amoureux du travail manuel, il aurait souhaité choisir une voie technique dès le collège. "J’enviais mes camarades qui allaient au collège avec une caisse à outils en filière mécanique !". Mais ses bons résultats l’on poussé malgré lui, directement vers le lycée en enseignement général :"L’éducation nationale voulait sont lot de cols blancs !"

Le bac en poche (maths, physique, biologie), Vincent a recherché une filière manuelle et technique.

Ses parents exercent dans le milieu médical avec un père touche à tout et très bricoleur.

Il se lance dans un BTS en trois ans pour devenir Podo-orthésiste . Il a 19 ans.

Ce métier consiste à fabriquer et concevoir semelles et chaussures orthopédiques. La parfaite fusion entre la botterie (chaussures sur mesures) et le coté médical transmis par ses parents.

Il va faire de belles rencontres à Paris, "ses amis pour la vie, des bretons !", et à la fin de ses études, il se décide pour un retour aux sources en Bretagne puisque sont arrière grand père est natif de Saint Brieuc. Il s’installe à Rennes pour rejoindre son amie poursuivant ses études.

Ne trouvant pas de job directement en orthopédie, il démarre en travaillant dans une cordonnerie multiservices puis décroche enfin un CDI chez un podo-orthésiste de Rennes.

Trois ans plus tard, après être passé par différent postes (résine, liégiste, monteur, piqueur puis finisseur), ses connaissances augmentent mais pas son salaire, il est temps de partir : "En plus, dans ce milieu, on voit bien que l’objectif est de dévorer le marché et faire du chiffre, par conséquent, on en oublie très vite la beauté de l’artisanat."

Vincent possède un véritable esprit d’entrepreneur ou plutôt une envie irrésistible de devenir totalement autonome :"je ne voulais  plus avoir de patron".

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Un détour par la voilerie.

Le_cordonnier_515Avant de quitter l’entreprise de Rennes, son patron accepte que Vincent suive un stage de reconversion de quelques mois.

Il bénéficie de cette opportunité grâce au soutien du Fongécif Bretagne et suit une formation d’initiative locale en fabrication de voiles et bâches à Vannes.

Durant cette année d’alternance, il fait un stage dans une voilerie de Larmor Plage dans le Morbihan en mettant en avant ses compétences en couture machine et effectue également un stage dans une fabrique de bâches remorques, revêtement de piscine, sellerie auto, sellerie nautique et auvents.

A la fin de cette période, il décrochera un CDI dans la voilerie de Larmor-Plage, il adore ce métier et nous parle de la beauté  des voiles de bateaux.

Il devient rapidement chef d’atelier et découvre la direction d’équipe mais trois ans plus tard, l’envie d’indépendance refait surface…

 

 

Cordonnerie Vincent Travaden.            

C’est en s’installant à Lorient qu’il apprend que la cordonnerie Bellec (créée en 1950) cherche repreneur. Il aime le côté vintage de la boutique avec ses vieux comptoirs en bois :"je suis passionné de décoration et  ce serait vraiment génial de pouvoir travailler dans un environnement que l’on puisse  soi-même agencer !".

Le_cordonnier-521Avec l’aide de la banque et un coup de pouce des parents, l’affaire est faite et c’est le grand tourbillon de l’entreprenariat.

Petit clin d’œil en passant : "j’avais repéré cette cordonnerie des années auparavant sans m’imaginer qu’un  jour j’en deviendrais le propriétaire, le jour même de la naissance de mon premier enfant".

Il poursuit :

"Ce fût un plaisir de redonner un coup de lustre à cette ancienne cordonnerie bien dans son jus. Le but étant d’y mettre ma touche personnelle tout en conservant le côté authentique des lieux. J’ai horreur des chaines de magasin tout formaté !".

Après deux semaines de fermeture et l’aide de sa famille et des amis, la boutique "Le cordonnier" voit le jour.

"C’était une bonne entreprise (56 ans d’activité ce n’est pas rien !). Mais j’ai eu du pain sur la planche: me réadapter au métier de cordonnier, apprendre le métier de chef d’entreprise, et celui de papa !".

 

Une passion pour le vintage et une grande passion pour son métier.

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Il passe beaucoup de temps à créer l’ambiance vintage qui règne aujourd'hui au sein de la boutique en la décorant avec de vieux objets chinés dans des brocantes.

En particulier tous les objets après guerre :"A cette époque, on construisait les objets pour durer et  le moindre objet, même le plus courant, avait un design à tomber par terre".

On sent bien que cette notion de qualité du produit lui est chère et qu’il aime redonner vie aux vieux objets.

"Etre à mon compte me donne la réelle liberté de faire du beau ! La difficulté, c’est que cette qualité à un coût que l’on ne peut pas entièrement facturer au client, tout simplement pour rester compétitif. Souvent, je passe beaucoup de temps à faire des choses qui ne me seront jamais payées, le seul avantage hormis ma satisfaction personnelle c’est que cela fidélise la clientèle. Mais faut pas compter ses heures".

Un secteur en mutation.

Vincent nous fait part des changements dans le métier. On sent chez lui une grande inquiétude sur l’évolution de la concurrence.

Le_cordonnier_513"Cela m’oblige à travailler très rapidement et à inventer des méthodes qui permettent d’augmenter la productivité, sinon impossible de vivre de ce métier. De toute façon, toutes les cordonneries ont muté vers le multiservice pour survivre, rare sont les cordonneries qui ne font que de la réparation".

C’est là qu’on met le doigt sur le nœud du problème:

"La réparation, c’est long ! Il vous faut une bonne formation et le métier est plutôt physique et cela gagne beaucoup moins que de faire des doubles de clés ou de vendre des piles de montre.  C’est ainsi qu’avec les années, le métier c’est perdu, pas de transmission du savoir surtout avec un gouvernement qui à mon sens ne met pas assez l’accent sur l’apprentissage (on ne parle que des très grandes entreprises alors qu’il y a des milliers de petits patrons). Pour les petites structures, embaucher une personne, c’est un vrai risque potentiel. Dans ce métier, il est impossible de trouver du personnel formé, il n’y a plus d’école de formation, surtout dans la région, la majorité des enseignes restantes sont le fruit de la grande distribution qui se fiche bien de faire du bel artisanat, mais qui préfère vous vendre des porte clés chinois ou des cartes de visite".

 

Une boutique de quartier comme il en existe de moins en moins.

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"On voit bien que ce lieu devient un lieu de curiosités, les enfants qui rentrent dans ma cordonnerie me regardent comme un extra terrestre, il n’y a plus d’atelier dans les centres ville ou le travail est fait sur place. Un jour, une mamie de l’immeuble est même venue me demander de lui ouvrir sa boite de sardine ! Ce qui est valorisant, ce sont les exclamations des clients qui ne s’attendaient pas au résultat final, ce qui prouve bien qu’il y a un vrai métier derrière tout ça. Mais l’esprit des gens a été complètement faussé par l’industrie et la grande distribution, ils pensent que tout se fait en quelques minutes, que ça ne coute rien puisque pour eux ce n’est que du petit bricolage : Ils vous donneront l’adresse d’un GRAND chirurgien mais vous indiqueront l’adresse d’un PETIT cordonnier, tout cela est très frustrant ! Au début du siècle, à Paris, la rue où étaient concentrées les cordonneries était nommée la rue des gagne petit".

Vincent poursuit :

"Ce métier n’est pas mort, il y a un réel besoin, et on voit bien que les clients apprécient la qualité des relations de proximité que l’on entretient avec eux. Chez l’artisan, vous avez du conseil, pas dans les supermarchés. Si les mentalités changent, qu’il y a un retour à la réparation au lieu de jeter et de racheter (vrai sujet d’actualité !) et que les gens finissent par comprendre que faire faire les choses par quelqu’un d’autre cela a un coût, même si c’est une toute petite réparation, alors l’artisanat aura de beaux jours devant lui ! Après tout, l’essence même de la vie c’est quand même de créer de la richesse en réalisant des choses avec ses mains, pas en cliquant sur la souris d’un ordinateur pour faire fructifier un portefeuille d’actions ! "

C’est sur ces mots que nous quittons Vincent avec pour notre part une vraie prise de conscience des difficultés de l’artisanat d’aujourd’hui. Nous étions séduits par la boutique, par le côté vintage qui offraient une réelle opportunité de prise de vue présentant le métier de cordonnier. Ces lieux se raréfient c’est pourquoi il était intéressant selon nous de mettre en lumière l’activité de Vincent !

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